Sur la Grèce. Edito de Sylvie Goulard, députée européenne

Les élections législatives ont porté au pouvoir en Grèce le parti Syriza, allié au parti des Grecs Indépendants. Un certain nombre de personnalités politiques des deux extrémités du spectre politique, comme certains médias, ont abondamment souligné que les Grecs ont rejeté « les politiques d’austérité imposées par Bruxelles ». La Troïka (Commission européenne, Fonds Monétaire International, Banque Centrale européenne) est présentée comme la principale source des maux actuels des Grecs. Certains en déduisent que les politiques européennes vont être réorientées, la dette grecque annulée.

Au-delà des passions et des jeux politiciens, quel regard porter sur cette élection ?
Il est exact qu’Alexis Tsipras a conquis le pouvoir en jouant sur l’hostilité aux programmes européens. Il ne s’agit pas de nier qu’une partie des efforts demandés aux Grecs est due à des choix opérés au niveau européen (au terme de compromis délicats), ni qu’une partie de la population grecque rencontre de graves difficultés. La pauvreté fait des ravages, les niveaux de chômage, notamment des jeunes, sont très élevés. C’est un enjeu pour tous les Européens.

Mais quelques nuances méritent d’être introduites :

1. Les responsabilités sont partagées entre le niveau européen et la Grèce.

L’Union européenne a pu commettre des erreurs dans la gestion de la crise mais les autorités grecques sont aussi responsables de graves dérives, notamment avant la crise. Les sacrifices imposés aux Grecs depuis mai 2010 tiennent aussi aux défaillances des gouvernements grecs successifs, auxquelles il a bien fallu remédier.

La participation à la monnaie unique suppose, de la part de tous les pays membres, des efforts de compétitivité et de réforme nationale dont de nombreux gouvernements – pas seulement en Grèce – n’ont pas pris la mesure. En Grèce, il aurait fallu (entre autres) lutter plus résolument contre la corruption, instaurer une fiscalité équitable et contenir les salaires aux niveaux de productivité réelle. Le pays a cru pouvoir compenser, par des crédits bon marché, son retard sur le Nord de l’Europe. Il a vécu au-dessus de ses moyens. Les autorités grecques ont même falsifié leurs comptes, abusant leurs partenaires.

Ainsi les partis grecs « traditionnels » ont longtemps été le problème, avant de se présenter récemment comme la solution. L’arrivée de M. Tsipras qui entend créer un Etat plus moderne et plus juste peut être une bonne chose.

2. Au niveau européen, la Troïka a bon dos.

Ce « trio » a été bricolé, au plus fort de la crise, pour combiner l’expertise du FMI, l’intervention de la Commission européenne et l’action de la Banque centrale européenne. Du point de vue de la démocratie, ce n’est sûrement pas la meilleure manière de procéder mais il y avait urgence. Et les commentateurs oublient un point essentiel : toutes ses décisions ont été avalisées par les ministres de l’économie des Etats membres de la zone euro (y compris un représentant grec). Les gouvernements européens ne s’en flattent guère mais la Troïka n’a pas agi « en apesanteur technocratique ». Ce sont des personnalités politiques, les ministres des finances et les chefs d’Etat et de gouvernement qui, collectivement, ont été aux commandes dans la crise, à partir de mai 2010.

Des efforts ont été faits pour infléchir ces politiques. Plusieurs députés européens ont fait leur part. En Commission ECON, nous avons mené une enquête, suivie d’un rapport, pour analyser les failles et les mérites des politiques menées par la Troïka. Cet exercice a permis de nouer de nombreux contacts en Grèce et dans les autres pays sous programme, afin d’entendre les citoyens concernés.

A maintes reprises, avec Guy Verhofstadt, Président du groupe ALDE, nous avons réclamé un rééquilibrage des politiques européennes : sans renoncer à l’assainissement des finances publiques, nous avons plaidé pour des investissements et des initiatives positives. La Commission Juncker a proposé récemment un plan d’investissement destiné à accompagner l’assainissement budgétaire. Le temps du « tout austérité » est fort heureusement passé.

Durant la dernière mandature, le Parlement européen a également cherché à rééquilibrer les politiques menées dans ces pays. Par exemple dans le paquet de textes appelés « 2 pack », nous avons tenté de convaincre les ministres des finances de cesser de se concentrer uniquement sur les économies budgétaires, du côté des dépenses et d’aborder aussi la question de la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale, seule à même de financer durablement la redistribution. Nous devons continuer à nous battre pour la convergence fiscale.

3. Les efforts demandés aux Grecs ont eu une contrepartie.

Il est trop facile d’escamoter le fait que les exigences des partenaires européens avaient une contrepartie : une aide financière massive (240 milliards venant du FMI et de l’UE) a évité une faillite de la Grèce qui aurait été très douloureuse pour sa population. Certains prêts européens ont été accordés à des taux très bas, d’autres sans intérêt du tout. Les créanciers privés de la Grèce (dont de nombreuses banques du Nord de l’Europe, y compris françaises) ont accepté des abandons de créances importants (environ 170 milliards d’euros).

Si l’on regarde les conditions que le FMI impose quand il intervient seul, les Grecs n’ont pas été traités d’une manière plus sévère que d’autres pays d’Asie ou d’Amérique du Sud frappés par une crise financière. Sans doute la Grèce a-t-elle été privée de recours à la dévaluation mais l’appartenance à la zone euro l’exclut, comme chaque Etat membre rejoignant l’euro le sait. En réduisant à néant l’épargne des ménages, la dévaluation n’est d’ailleurs pas une panacée.

Enfin, à la suite des réformes exigées par les partenaires européens, un certain nombre d’indicateurs économiques se sont améliorés : la Grèce dégage par exemple désormais un excédent budgétaire primaire (excédent hors service de la dette).

4. Le peuple grec s’est exprimé. L’Union européenne respecte la démocratie. Mais faut-il pour autant encourager la démagogie ?

Les campagnes électorales nationales ne peuvent pas devenir un temps de défoulement sans aucun respect des contraintes de l’interdépendance et des réalités. Il est trop facile d’incriminer « Bruxelles » ou « Berlin à tout bout de champ. Il est trop facile de vouloir rester dans la zone euro sans assumer que le jeu est alors collectif.

Le principe de coopération loyale est inscrit dans les traités. Il est incompatible avec des comportements unilatéraux. Et certaines insultes et simplifications entendues pendant cette campagne (sur les Allemands par exemple, assimilés à « des nazis » par le parti des Grecs indépendants, partenaire de Syriza), sont inadmissibles.

La Grèce n’est pas le seul pays où des promesses intenables sont faites « sur le dos de l’Europe » ; en 2012, le candidat François Hollande avait promis une renégociation du traité budgétaire qui n’est pas intervenue car elle était clairement exclue par nos principaux partenaires. En Allemagne, certaines critiques virulentes de la BCE, fondées sur le refus de prendre en compte le risque de déflation dans toute la zone euro par exemple, relèvent du même phénomène de myopie nationale. La vue courte, le fait de borner son analyse à l’horizon local doivent être dénoncés partout car partout, ils mettent en péril la monnaie commune.

5. Et maintenant ?

Le maintien de la Grèce dans la zone euro (qui est clairement souhaité par 75% du peuple grec, comme le montre les sondages) suppose que le pays respecte donc à la fois ses engagements et ses partenaires. Une solution doit être trouvée, collectivement qui naturellement, tient compte des intérêts et des souffrances du peuple grec mais va aussi au-delà.

Dimanche 25 janvier, il n’y a pas eu d’élections dans tous les pays de la zone euro. La L’Irlande, Portugal ou l’Espagne seront-ils favorables à un traitement discriminatoire au profit de la seule Grèce alors qu’ils ont respecté les programmes à la lettre ? Quant à la France ou l’Italie, gouvernées par des gouvernements qui étaient partie prenante aux plans de sauvetage, vont-elles se dédire parce que les Grecs ont voté pour un parti prompt à s’en libérer sur une décision nationale ?

6. Peut-on envisager de remettre la dette grecque ?

La partie de cette dette détenue par le FMI et la BCE devra être remboursée. Le FMI est un créancier privilégié redoutablement vigilant sur ses créances. La BCE n’a pas le droit de financer un Etat membre de la zone euro ; elle exigera donc elle aussi le paiement. Restent les Etats membres, via le fonds de secours européen et des prêts bilatéraux. Si les Grecs ne remboursaient pas leur dette, comme certains semblent s’en réjouir, ce seraient les contribuables des autres Etats membres qui seraient perdants. Pour la France qui peine à réduire ses propres déficits, la facture dépasserait les 40 milliards d’euros, pour l’Allemagne, 50 milliards ; ce ne sont pas des sommes mineures.

On peut songer à étaler les remboursements, ou à en revoir les modalités, mais jouer avec la perspective d’un défaut n’est guère responsable : les Grecs y perdraient leur crédibilité internationale ; d’autres pays qui ont aidé les Grecs depuis 2010 seraient pénalisés.

7. Au-delà de la Grèce, il faut garder à l’esprit le danger de contagion sur des pays tels que l’Italie ou la France.

Une panique sur les marchés nuirait grandement aux économies des pays de la zone euro. L’instabilité n’est pas bonne pour la croissance et l’emploi.

M. Tsipras affrontera rapidement des échéances douloureuses : la Grèce doit au FMI 4,3 milliards (exigibles en mars) et à la BCE 3,5 milliards (exigibles en juillet) et 3,2 milliards (exigibles en août).

Le temps des postures nationales est passé. Il faudra bien revenir à la gestion collective du réel, dans l’intérêt général.

sylvie goulard

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