«Classes bilangues» : pourquoi il faut connaître l’histoire et la mentalité de nos partenaires

Pour Sylvie Goulard, députée européenne de l’Alde (Alliance des démocrates et libéraux en Europe), l’Education nationale française devrait se rappocher des Länder allemands pour mettre en place un cursus européen novateur.

L’Éducation nationale prépare-t-elle correctement les élèves à vivre dans un monde marqué par une interdépendance croissante ? Comment combiner le meilleur de la tradition éducative française et une plus grande ouverture internationale propice à l’épanouissement des enfants comme au rayonnement de la France ? La réforme des collèges devrait être l’occasion d’affronter cette question trop longtemps refoulée.

Mme Vallaud-Belkacem donne des signaux contradictoires: elle avance l’âge d’apprentissage des langues étrangères mais supprime l’offre simultanée de deux langues vivantes grâce à laquelle le déclin de l’allemand a été enrayé (les classes «bilangue»). Elle met également fin aux «sections européennes».

Il n’y a certes pas matière à idéaliser la situation actuelle. Loin de créer une discrimination «élitiste», les sections «européennes» sont souvent trop peu différentes des classes «classiques». Comme usager du service public, avec trois enfants passés par des sections européennes d’allemand, je sais qu’à côté de professeurs engagés et compétents, ajoutant à leurs horaires l’organisation méritoire d’échanges et de voyages, le ministère de l’Éducation nationale tolère des enseignants qui maîtrisent mal la langue qu’ils sont censés enseigner, ou l’ont oubliée, faute de se tenir à jour. Quant aux professeurs chargés de la discipline dite «non linguistique» (censés par exemple faire un cours d’histoire en allemand), ils prennent parfois cette dénomination un peu trop à la lettre, étant en définitive incapables d’enseigner dans une langue étrangère. C’est d’ailleurs redoutablement difficile et appellerait une formation approfondie, contrôlée. Faut-il pour autant supprimer ces sections? En 2015, alors que tant de décisions sont désormais prises au niveau européen et que la globalisation s’accélère, c’est une régression. La réforme pourrait au contraire s’attacher à les améliorer.

Pour une initiative européenne

La Ministre pourrait prendre une initiative européenne. C’est avec nos partenaires que nous devons mettre sur pied un cursus novateur, authentiquement «européen», tirant profit de la diversité des ressources de l’Union. Après plus d’un demi-siècle d’une construction européenne censée encourager la mobilité, le nombre de professeurs enseignant leur langue maternelle dans une autre État membre reste incroyablement bas. N’est-il pas possible d’organiser des échanges d’enseignants à grande échelle? Le gouvernement met en avant des créations de postes de professeurs d’allemand mais il est notoire que, depuis plusieurs années, tous les postes sont loin d’être pourvus, faute de candidats d’un niveau suffisant. Mettre en contact les jeunes avec des locuteurs de langue maternelle serait infiniment plus efficace. Echaudés, les parents d’élèves et les enseignants peuvent légitimement redouter que l’annonce de l’apprentissage des langues en primaire reste une belle idée sur le papier, faute de s’attaquer au cœur du problème: le manque de professeurs, la baisse du niveau.

Au lieu de supprimer les classes «bilangue» en France, mieux vaudrait le défendre becs et ongles en Europe car, s’il y a bien une langue qui fera les frais du «tout anglais» (qu’encourage le retour à la distinction entre langue 1 et langue 2), c’est le français. Porter ce projet, à Bruxelles, avec le gouvernement et les Länder allemands, et d’autres partenaires européens, serait plus constructif que la course au moins disant actuelle. La ministre aurait tort de sous-estimer l’émotion que suscite son projet outre-Rhin. Dans le traité de l’Élysée, la France s’est engagée à «prendre des mesures concrètes en vue d’accroître le nombre des élèves (…) apprenant la langue allemande».

La réforme laisse aussi de côté les nouvelles technologies et les bonnes pratiques de nos partenaires. Pourquoi ne pas créer, au niveau européen, un site d’échanges de jeunes ? Pourquoi ne pas diffuser à la télévision, tous les films et toutes les interventions des étrangers en VO sous-titrées ?

Pour une meilleure allocation des ressources

En parallèle, il faudrait aussi procéder, au niveau national, à une meilleure allocation des ressources publiques. Ainsi les classes «bilangue» méritent d’être maintenues en raison des perspectives professionnelles qu’elles ouvrent. Quand le chômage frappe près d’un jeune sur quatre, il faut avoir les pieds sur terre. Non seulement l’Allemagne (17 % de nos échanges) est le premier partenaire commercial de la France mais, comme le souligne la direction du Trésor du ministère de l’économie sur son site, elle représente «un poids plus de deux fois supérieur à celui des pays qui la suivent dans le classement». Parmi les fournisseurs de la France, la Chine pèse en effet environ 8 %, la Belgique ou l’Italie 7 %, l’Espagne 6 %. Parmi les clients de l’Hexagone, le Royaume-Uni et l’Espagne pèsent 6 % du total environ, la Belgique et l’Italie autour de 7 %. Dans ces statistiques, l’Amérique du Sud apparaît à peine, et encore faut-il compter le poids du Brésil qui n’est pas hispanophone. Si la maîtrise de l’allemand permet de trouver du travail, elle doit être privilégiée. Le chinois et l’italien devraient également être encouragés. A des élèves mal informés qui croient naïvement que l’espagnol est «facile» ou le monde sud-américain proche, il conviendrait de tenir un langage de vérité : la meilleure arme pour leur vie professionnelle est une formation recherchée par les entreprises. Même les Espagnols se mettent massivement à apprendre l’allemand.

Enfin, l’Éducation nationale doit s’attaquer au gaspillage que représente une gestion laxiste des ressources humaines. Elle ne devrait plus tolérer que des professeurs de langue inefficaces, aussi bien payés que des collègues sérieux, gâchent des générations de jeunes. Au lieu de s’alarmer du recul de l’influence de la France à l’extérieur, il serait temps de reconnaître que le travail interculturel ne s’improvise pas. Il s’apprend, avec des efforts, et suppose, outre la maîtrise des langues, une connaissance fine de l’histoire et de la mentalité des partenaires.

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